Le Narrateur est un ara huppé : Anaximène. L'action qu'il conte, mi-quête, mi-enquête, se déroule dans une cité aujourd'hui française et lorraine, mais jadis luxembourgeoise, Thionville. Plus précisément à Meylbourg, la forteresse. Une intrigue nobiliaire qui finit dans le sang d'un quadruple meurtre, puis l'investigation d'un inquisiteur…
Mais les récits se télescopent : car les destinées de trois personnages étrangers à cette machination vont se croiser en ces lieux, dans la tour maléfique de Meylbourg. Il y a Federico, le mercenaire et conquistador andalou, d'origine musulmane, qui a vécu l'expulsion des Maures d'Espagne. Et puis Gaetano, le riche marchand d'horloges et d'épices de Florence, humaniste érudit qui veut recouvrer son précieux et mystérieux Manuscrit des Orbes. Et enfin Thyll, le paysan lorrain qui a payé de son sang le prix de la première grande révolution sociale et religieuse des Temps Modernes : la Guerre des Paysans. Tous trois voyagent ou errent, du Pérou en Italie, en passant par Venise, Augsbourg, Istanbul, Cordoue et Oran.
Leurs pas se rencontrent là, à Thyonville ; au rendez-vous d'une affaire criminelle ; d'un manuscrit qui contient notre future modernité, comme le contient déjà en germe cette Renaissance qui est, en vérité, notre naissance à nous, hommes barbares du XXème siècle.
Daniel
Laumesfeld
Je parlerai de Daniel au présent parce que je ne vois pas pourquoi j'en parlerais au passé. Sa personnalité, pour moi du moins, me rappelle qu'il y a de absences qui sont aussi fortes que des présences.
Ce qui disparaît avec Daniel, c'est l'intelligence absolue. Je le connais depuis 15 ans, sans doute plus, et j'ai toujours été surpris par la profondeur de son intelligence et en même temps par sa capacité à réaliser des projets d'envergure, deux atouts qui ne vont pas toujours ensemble. Il a donc vraiment toutes les qualités d'un créateur, y compris l'angoisse intérieure. Cette force fragile lui a certainement permis de faire en trente ans beaucoup plus que certains en quatre-vingts.
Daniel a aussi la capacité de s'engager à fond dans une cause : le francique et la culture lorraine à une certaine époque, l'interculturalité plus récemment. Causes qu'on peut trouver perdues, mais dont il me semble important que certains pourtant les défendent. À ces causes, il consacre toute son énergie et tous ses efforts. Intellectuellement c'est donc une personnalité rare.
Humainement c'est quelqu'un de solitaire, ce qui n'est pas toujours facile pour les autres, qui a besoin d'être accompagné, mais qui trace son chemin tout seul.
Je ne l'ai jamais vu faire preuve de la moindre mesquinerie et je dirai, du moindre souci personnel. Je ne l'ai jamais vu ruminer une vengeance quelconque, manigancer des scénarios pour manipuler les autres, faire des petits calculs sordides pour obtenir un avantage personnel, satisfaire aux intérêts de la considération sociale, encore moins à celle de l'argent. Je crois que ce genre de comportement est en dehors de sa sphère mentale, et cela aussi est très rare, surtout quand on n'est pas tenu par un maître ou un dieu, ce qui est son cas.
Ni dieu ni maître ai-je dit. C'est en lui-même qu'il puise tout ce qui lui permet de créer, d'inventer des musiques, d'écrire, de monter des actions collectives, des associations, des conférences, des réunions, c'est dire que son activité solitaire est toujours en fin de compte tournée vers les autres et orientée par le souci de les faire bouger. Je sais que ces derniers temps, ça n'a pas été facile pour lui et j'admire aussi la force avec laquelle il a supporté toutes ces choses que je connais et qui vous rendent la vie vraiment pesante, j'entends par là les séjours à l'hôpital, l'affaiblissement, les nausées, ... Je sais qu'il l'a supporté avec courage et je dirais même avec confiance.
Je crois que quand on a une maladie grave, on doit penser à la mort comme à une délivrance. Cela a pour lui certainement été le cas, d'autant plus qu'il vient de finir une oeuvre à laquelle il tient beaucoup et qui résume sans doute l'état actuel de sa réflexion sur la vie humaine et sociale, c'est-à-dire son bouquin que nous allons essayer de faire éditer parce que je suis bien sûr qu'il en vaut la peine.
Ce petit message est donc tout, sauf un message d'adieu.
Salut Daniel.
Jean-Luc
RISPAIL
9 juin 1991.