Nous avons reçu la lettre suivante : « Je me rappelle mon
étonnement lors de la rédaction des formulaires administratifs
concernant un accident de voiture à Key Largo, Floride, USA. Etonnement,
voire écœurement de voir une case RACE à compléter.
« Qu'est-ce que cette connerie ? » me suis-je dit. Puis j'ai
regardé ce qu'avait écrit l'autre protagoniste et responsable
de l'accident. W pour White. J'ai alors moi aussi mis W pour White presque
sans hésiter et cette attitude me révolte aujourd'hui. Je
me rappelle qu'en écrivant W j'avais le sentiment de ne pas pouvoir
être « arnaqué » parce que non-blanc (c'est-à-dire
essentiellement noir ou indien) et j'ai joué ce jeu sordide tout
en pensant au nombre de « RACES » et d'initiales existant
aux USA. Que sont censés écrire les gens d'origine asiatique
? Y pour Yellow ? ceux d'origine hispanique ?… Et j'eus l'impression
que l'époque nazie n'était pas si loin que ça. USA,
vitrine de la démocratie et des libertés ? USA patrie des
« RACES ». Aujourd'hui j'ai honte d'avoir complété
cette case. Une attitude responsable et digne eût recommandé
le non-renseignement de cette rubrique. Mais je l'ai renseignée
et dans le sens de ce que je croyais être mon intérêt.
Aurais-je à l'époque de Vichy déclaré à
l'administration française que je n'étais pas juif ? La
vigilance reste vraiment d'actualité pour ne pas glisser dans la
bestialité. En un sens cet accident était salutaire ou au
moins non dénué d'importance. La seule circonstance atténuante
que je trouve à mon attitude &emdash; et encore est-elle vraiment
atténuante ? &emdash; c'est qu'effectivement je ne me fais
aucune illusion sur l'égalité des droits aux USA. Sentiment
en écrivant W de ne pas céder le moindre avantage à
mon adversaire. Mais pourquoi ne pas mentionner la religion, la taille
du sexe, la couleur des yeux, le tour de taille ? C'est vraiment aberrant.
Une abberation monstrueuse. L'acte d'écrire n'atténue en
rien ce que je considère comme une faute morale inexcusable. »
Mais
l'acte d'écrire permet de poser, de comprendre, dans une certaine
mesure, ce qui fonde notre être et notre agir. C'est pour cela,
et malgré l'actualité mondiale si tragique et désespérante,
que Passerelles essaie d'entretenir, coûte que coûte, une
petite braise d'humanité entre les peuples. D'aller encore et toujours
à la rencontre de l'autre, si différent et si semblable.
De prendre le temps de la pensée tout simplement, par la lecture
et l'écriture.
Passerelles