Editorial






 

 

 

 


Depuis la création de Passerelles, de nombreuses questions ont été débattues au comité de rédaction de la revue et les lecteurs qui nous sont fidèles dans leur lecture l'auront remarqué. Parmi les idées que nous défendons, que nous essayons d'accompagner, de revendiquer, reviennent celles de l'importance du métissage culturel et de la reconnaissance de l'entité du bassin méditerranéen. Le métissage culturel, alors que les repères civilisationnels s'estompent, donne sens à nos multiples références et apporte un nouvel éclairage sur l'histoire de la construction des civilisations. Il permet d'élargir le sens étroit que l'on donne à l'identité, à l'heure où l'Europe se construit, où le droit d'asile, analysé dans un des dossiers de ce numéro, se restreint. Il est encore nécessaire de rappeler que les pays et les cultures du bassin méditerranéen appartiennent aussi à l'espace historique de notre famille de pensée.

Un des dossiers, « le francique en Lorraine », que nous vous proposons dans ce numéro, semble, a priori, éloigné de ces réflexions, de ces choix politiques, humains, épistémologiques aussi, que sous-tendent les notions citées précédemment. Mais le francique, cette langue régionale, pose en Lorraine où nous réalisons cette revue une des questions qui se décline dans tout État-nation : la relation entre la langue de l'État et les langues, toujours multiples, issues de l'immigration pour certaines, qui composent les parlers d'une nation. De nombreux linguistes ont depuis longtemps souligné la particularité de la France qui toujours refuse de reconnaître les langues de son territoire. Cette problématique se pose toujours en Lorraine, en Moselle en particulier, de façon un peu complexe pour le francique et nous avons choisi de ne pas écarter la diversité des opinions, des sensibilités et des analyses dans ce dossier.

Depuis une vingtaine d'années, la situation est bloquée dans notre région où les institutions qui pourraient accorder une valeur pédagogique, heuristique ou identitaire à une langue qui définit encore, à mon sens, la culture de l'Est et du Nord mosellan, le platt1, sont encore, les héritiers du jacobinisme, avec la volonté d'imposer les vertus d'une langue unique ou nationale. La complexité linguistique et historique de la Moselle n'est pas étrangère à cette situation et le statut de cette langue régionale en est l'enjeu.

Ne peut-on partir de l'hypothèse, et Daniel Laumesfeld le soulignait déjà2, que le francique &emdash; l'archéologie après l'histoire semble le confirmer &emdash; est une langue bâtarde3, fruit de nombreux métissages, comme toutes les langues. La langue francique en Moselle devrait être entendue d'abord dans sa relation aux langues et cultures voisines. Toutes les langues, toutes les civilisations qui les portent sont métisses, emplies d'influences diverses, de mots empruntés et ce n'est que l'histoire, l'analyse est banale, qui aura déterminé le destin national d'une langue.

Les instances de l'enseignement national devraient reconnaître que cette langue au statut mal défini, puisque d'un bout à l'autre de la Moselle à l'Alsace elle se conjugue avec le luxembourgeois ou l'allemand, est la forme identitaire de cet espace. Elle court le long de la Moselle et s'étend jusqu'aux marches de l'Allemagne et de la Belgique, retrouve les seuils historiques que les conflits des derniers siècles nous ont laissés et dessine les rencontres des multiples civilisations ou peuples qui se sont rencontrés ici. Ce n'est pas le lieu dans cet éditorial de définir les éléments identitaires de la culture francique, superposée avec la culture industrielle des cent dernières années, mais cette culture, populaire, paysanne et ouvrière depuis ce siècle &emdash; ces trois éléments expliquant aussi pourquoi elle a si peu de reconnaissance &emdash; avec ses particularités, structure toujours la pensée et les identités de cet espace même si les locuteurs sont moins nombreux. Cette reconnaissance tarde à venir, elle est pourtant un des vecteurs qui permettrait aux individus de maintenir les éléments d'une identité dans des espaces qui se mondialisent.

Le francique, langue de relation et d'inter-relation ? Cette approche, dans un autre champ, celui de la philosophie, peut être associé à la démarche de Deleuze et Guattari et de leur définition du rhizome4 qui désigne l'extension, la non-hiérarchie et la possibilité de faire apparaître les diverses faces de la diversité culturelle, sous la forme de leur relation. Cette notion, soulignée depuis longtemps par les écrivains antillais penseurs de la créolisation, « permet une identité qui s'étend dans sa relation aux autres »5 : le francique est une culture qui permet de communiquer avec le français, le luxembourgeois, l'allemand, une culture qui dialogue avec les identités ouvrières, une Histoire paysanne qui dialogue sur la frontière avec les deux nations qui étaient en guerre ces décennies passées, la France et l'Allemagne, une terre où se sont syncrétisées les vagues de migrations qui ont contribué à faire la Lorraine. Cette conception en rhizome de la langue et de la culture, cette communication, dans le temps et dans l'espace, est éloignée de cette recherche identitaire et linguistique, de cette recherche de racines uniques et mythiques qui appartient aux siècles des nations et des États ou aux chantres de la pureté d'une langue toute maternelle.

Ceux qui souhaitent enfermer cette langue dans le dualisme, l'opposition, perdent ce qui à mon sens fait « l'identité-relation » de cette culture dont je ressens profondément les valeurs ouvrière-paysanne et les imaginaires qui les accompagnent. Ceux-là se ferment aux autres terres et aux pensées qui les accompagnent : sur les traces des écrivains antillais, cap-verdiens, haïtiens, une « poétique de la relation »6 est encore à inventer en Moselle. Ils s'apercevraient alors que ces lignes qui courent de la vallée de la Fensch industrielle7 aux terres grasses du Heckepéï, des champs de mines de charbon de Sarreguemines aux bois du Luxembourg et de la Belgique, qui plongent avec les immigrations de ce siècle en Méditerranée, en Pologne, en terres slaves, dessinent un archipel des imaginaires et non une île désolée entre la France, le Luxembourg et l'Allemagne.

Le platt est un héritage à revendiquer et à cultiver : mais il est à composer non pas comme une arborescence où les origines d'une « identité-racine » 8 seraient de toutes façons incertaines, mais comme une langue qui permet de communiquer, là où l'on vit, avec les autres langues des cultures environnantes comme une identité ouverte et multiple.

Vous trouverez aussi dans ce numéro de Passerelles des contributions sur l'Algérie, le Kosovo, la Palestine, les rapports Nord/Sud. Ils parlent tous, en même temps, de ce qui se transforme aujourd'hui : cette relative unité et cohésion historique des États-nations. Il est peut-être temps d'accepter que les identités puissent se reconnaître comme multiformes, aux références multiples comme en Lorraine, aux ancêtres éloignés dans le temps ou l'espace, où une continuité entre la culture paysanne de Méditerranée et celle des bords des rives de la Moselle puisse s'écrire. Reconnues comme telles, elles nous offrent d'accepter ce qui en soit est même chez les autres et les différences d'autrui seraient alors signes de curiosité et ne feraient plus frayeur comme pendant ce siècle.

Jean-Philippe Ruiz

1 Le francique est aussi appelé platt ou lothringer platt : voir à ce propos le texte d'Hervé Atamaniuk dans ce numéro 17 de Passerelles, p. 75.

2 Daniel Laumesfeld, Chemins, revue Passerelles hors-série 1, juin 1992, p. 71.

3 Ce terme n'est pour moi en aucune façon péjoratif, bien au contraire.

4 Deleuze et Guattari, Rhizome, Éditions de minuit, 1976 : « Un tel système pourrait être nommé rhizome. Un rhizome comme tige souterraine se distingue absolument des racines et radicelles. (...) Les multiplicités sont rhizomatiques, et dénoncent les pseudo-multiplicités arborescentes. Pas d'unité qui serve de pivot dans l'objet, ni qui se divise dans le sujet. Pas d'unité ne serait-ce que pour avorter dans l'objet, et pour « revenir » dans le sujet. Une multiplicité n'a ni sujet ni objet, mais seulement des déterminations, des grandeurs, des dimensions qui ne peuvent croître sans qu'elle change de nature. (...) Un rhizome peut être rompu, brisé en un endroit quelconque, il reprend suivant telle ou telle de ses lignes et suivant d'autres lignes. (...) un rhizome n'est justiciable d'aucun modèle structural ou génératif. Il est étranger à toute idée d'axe génétique, comme de structure profonde. »

5 Edouard Glissant, Traité du tout monde, Gallimard, 1997.

6 Edouard Glissant, Poétique de la relation, Gallimard, 1991.

7 Vallée industrielle sidérurgique située en bordure de la frontière linguistique du francique où travaillèrent de nombreux paysans de l'arrière pays thionvillois.

8 Cette identité s'oppose à la notion d'identité « rhizome », une identité qui ne serait pas un enfermement et qui s'étendrait en contact multiplié, avec d'autres identités rhizome : « Un rhizome ne commence pas et n'aboutit pas, il est toujours au milieu, entre les choses, un inter-être, un intermezzo. L'arbre est filiation, mais le rhizome est alliance, uniquement d'alliance. L'arbre impose le verbe « être », mais le rhizome a pour tissu la conjonction « et... et... et... ». Il y a dans cette conjonction assez de force pour déraciner le verbe être. (...) Entre les choses ne désigne pas une relation localisable qui va de l'une à l'autre et réciproquement, mais une direction perpendiculaire, un mouvement transversal qui l'emporte l'une et l'autre, ruisseau sans début ni fin, qui ronge ses deux rives et prend de la vitesse entre les deux. » Deleuze et Guattari, Mille plateaux, Paris, Édition de Minuit, 1980.


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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