« Mais si nous [le Tiers-Monde] voulons que l'humanité avance d'un cran, si nous voulons la porter à un niveau différent de celui où l'Europe l'a manifestée, alors, il faut inventer, il faut découvrir. » Au moment où Frantz Fanon écrivait ces lignes, en conclusion des Damnés de la terre, de nombreux pays africains venaient d'accéder à l'indépendance. Ce numéro de Passerelles tente d'apporter des éléments de réflexion, à travers des approches diverses et complémentaires de l'Afrique, des Afriques même, pour appréhender autrement ce continent et découvrir derrière le miroir une autre réalité. Les différentes contributions portent sur la multiplicité des images sur l'Afrique dite « noire ». Ce choix d'un traitement « géographique » du continent, n'est pas un retour à la dichotomie coloniale ou une volonté de séparer le Nord du Sud du continent. C'est beaucoup plus le désir d'insister sur une cohérence historique qui fait de cette partie des Afriques un espace méconnu, sous-estimé, fantasmé et seulement perçu à travers ses malheurs. Cette Afrique est encore en marge de notre connaissance, elle occupe une place spécifique dans nos imaginaires et c'est à elle que nous rendons hommage dans ce numéro de Passerelles.
Penser les Afriques est pour nous une tentative de les comprendre, d'abord dans leur diversité &emdash; un ensemble de civilisations, de peuples, de nations, de langues &emdash; mais aussi dans le rapport historique qui nous lie à ce continent. Ce double mouvement, dans l'espace et dans le temps, peut nous permettre de saisir ce double regard &emdash; le nôtre et celui des Africains &emdash; pour essayer de comprendre ensemble cet espace culturel en mouvement depuis les indépendances. Passerelles, en collaboration avec l'Achac, a voulu esquisser cet « autre » regard sur les Afriques, à l'heure où les images données de ce continent ne se conjuguent qu'avec les guerres, les douleurs et la misère, au moment où sur notre sol les enfants des colonisés d'hier revendiquent une part légitime de la citoyenneté gagnée par leurs ancêtres, dans nos tranchées.
L'Afrique est donc ici définie au pluriel parce que les Afriques sont diverses. Évoquer la pluralité des Afriques, c'est aussi tenter de comprendre ce qui fait la spécificité de ce continent, et d'abord ce qui a marqué son histoire &emdash; notre histoire commune &emdash;, comme la traite négrière ou la colonisation, et accepter d'imaginer que des empires, des civilisations ont marqué de leur empreinte l'histoire de l'humanité, sur ce continent-là, aussi ! Une part de cette identité des Afriques est présentée dans les pages qui suivent par le texte d'Amadou Hampâté Bâ qui souligne, par défaut, ce que l'Occident a perdu dans ses relations à l' Autre, à la transmission des métiers, à la transmission culturelle des savoirs, des savoir-faire, des histoires, des filiations, et qui structure encore profondément l'« âme » africaine. Là où en Europe, en Occident, le réseau associatif prend en charge toutes les défaillances des États, sur le continent africain, c'est toujours les structures sociales et familiales qui prennent à leur compte les multiples difficultés de la vie quotidienne. L'Afrique &emdash; et les colonisateurs ont longtemps refusé de l'admettre &emdash; est Histoire, une histoire « chaude » &emdash; au sens anthropologique du terme &emdash;, profonde, multiple.
Au centre de l'élaboration de ce numéro, nous avons choisi de mettre en avant, et comme axe principal de notre approche, des textes qui prennent en compte l'analyse de la structure coloniale, telle qu'elle a existé pendant plus de 130 ans dans l'Empire de notre République, pour réviser notre relation à ce continent et pour mieux apréhender le rapport que nous entretenons aujourd'hui avec les populations étrangères, installées sur notre sol. Cette analyse est soutenue par un travail sur l'imaginaire colonial que l'on retrouve inscrit dans l'iconographie des décennies passées. Le mouvement des « Sans papier » définit en partie, les difficultés que l'État semble avoir, non pas avec les étrangers, mais spécifiquement avec les étrangers des anciennes colonies françaises. Comprendre l'Afrique, c'est aussi comprendre que l'imaginaire que nous nous sommes forgé de ces populations est hérité de plus d'un siècle de colonisation et que dans cet échange, dans cette altérité à redéfinir, notre rapport à ces populations, demande à être renégocié.
Déconstruire les conceptions héritées du colonialisme, c'est tenter de réduire des concepts &emdash; celui de races, d'indigène, de sauvage(ons), etc. &emdash; toujours opératoires. Ils ont pourtant été élaborés au XIXème siècle. Mais cette logique a ressurgi au Rwanda comme elle réapparaît dans la vie politique française. La déconstruction de ces modèles traversent plusieurs articles de ce numéro de Passerelles, car ils sont encore à l'œuvre dans nos relations avec l'Afrique. Si l'actuel asservissement économique de ce continent est évident, il nous faut aussi considérer que nos consciences, comme nos imaginaires, sont encore à décoloniser.
Depuis la parution de l'ouvrage de Frantz Fanon, beaucoup de choses ont changé : nous savons aujourd'hui que le Tiers-Monde &emdash; non pas au sens culturel mais comme produit d'un système économique &emdash;, est aussi au cœur de nos sociétés industrialisées. Déjà, les révolutions industrielles et la « mondialisation économique » étendent à égalité, leurs cortèges de « laissés pour compte » sur l'ensemble de la planète. Nous avons une histoire commune avec de nombreux peuples africains, elle devrait permettre l'élaboration de nouvelles alliances. Si nous voulons « que l'humanité avance d'un cran », c'est ensemble et partout où il reste une « âme » que pourront s'élaborer des structures de solidarités culturelles. Pour que les Afriques ne soient plus à la périphérie de nos économies et de nos références, pour que les questions posées là-bas trouvent aussi leur pertinence ici, pour que les rapports de forces qui s'étendent en Afrique et en Occident puissent être (re)négociés ensemble. « Pour inventer, il faut découvrir », pour avancer, il faut regarder, assumer et conprendre « son » histoire... ensemble.
Jean-Philippe Ruiz, Passerelles Pascal Blanchard, Achac