Et puisqu'elle obéissait avant tout aux lois de la nature, la science échappait encore aux mécanismes de contrôle exercé par la justice sur toutes autres activités humaines. En France, timidement d'abord (création d'un comité national d'éthique dans les années 80) puis avec plus de fermeté (adoption de lois dites de bioéthique dans les années 90), la communauté scientifique dut finalement se soumettre à l'examen d'un contrôle démocratique : c'est que la science avait fini par apparaître aux yeux de la majorité comme une activité humaine devant respecter les même règles que celles qui assurent le maintien de l'ordre social.
Les travaux des historiens et des sociologues des sciences ne furent pas étrangers à ce retournement de situation. Après avoir étudié l'histoire de l'entreprise scientifique, séjourné dans les laboratoires et observé dans le détail leur fonctionnement, ils dévoilèrent le jeu des motivations psychologiques, les stratégies politiques et les déterminations sociales qui conditionnent le développement des sciences. Il fallut se rendre à l'évidence : la science n'échappe pas à l'emprise des idées et des représentations que les hommes se font de l'univers dans lequel ils évoluent. Comme le souligne Baudouin Jurdant, « il n'y a qu'un seul monde à l'intérieur duquel les scientifiques ont un rôle à tenir : celui dans lequel ils vivent avec nous.1 »
Dès lors la question des rapports entre science et culture peut se poser de plusieurs manières différentes. On peut les envisager à partir d'une science qui, conçue au singulier, serait à opposer à la pluralité des cultures et des traditions régissant les communautés humaines. Ou alors les appréhender à partir de la pluralité véritable des sciences &emdash; il n'y a pas une science mais des sciences &emdash; qui viendrait s'opposer à la Culture, cette culture générale qui est censée faire l'apanage de l'honnête homme. Voire articuler les deux concepts en conjugant leur pluralité respective : des sciences et des cultures. On verrait ainsi que des cultures différentes ont donné naissance à des sciences fort différentes : la science babylonienne, égyptienne, chinoise, arabe, aztèque, grecque, etc. A la diversité des cultures, ferait écho une autre diversité de nature épistémologique. La mise en perspective de ces relations plurielles constitue l'objet de ce numéro de Passerelles.
Plusieurs articles visent à éclairer l'emprise sociale, de la culture et de la langue en particulier, sur les sciences. L'article d'Ahmed Djebbard montre ainsi comment l'Algérie a connu un lent processus de détérioration de la recherche et de l'enseignement des sciences et des humanités en raison notamment d'une arabisation « bâclée et menée à la hussarde ». L'influence exercée par la langue sur les pratiques scientifiques est mise à jour par Jean-Marc Lévy-Leblond qui souligne que la langue, loin d'être un simple outil de formalisation des connaissances, façonne la science. C'est dire aussi que la domination d'une seule langue &emdash; aujourd'hui l'anglais &emdash; peut inhiber la créativité scientifique et appauvrir le contenu des échanges entre les chercheurs.
Alors que l'histoire des sciences se limite le plus souvent au récit de ce qui s'est passé en Occident, lequel aurait apporté le savoir à l'ensemble de la planète en la colonisant, l'ethnoscience s'intéresse aux sociétés dites « sans écriture » pour restituer toute la complexité et la richesse des savoirs traditionnels. 2 C'est dans cette perspective que Marcia et Robert Ascher ont étudié les « idées mathématiques » élaborées dans les sociétés orales. Ils montrent ici que l'élaboration d'un système de numération, la structuration de l'espace ou des relations de parenté constituent des activités mathématiques dont le contenu et les instruments diffèrent grandement selon le contexte culturel.
Au nom du maintien de sa cohérence interne, chaque culture a donné à la nature un statut particulier. Pour étudier la manière dont l'homme occidental, plus spécialement blanc et américain, s'est défini face à la nature, Philippe Chavot et Anne Masseran nous invitent à faire un détour par le cinéma et l'histoire de la primatologie. La « science des grands singes » apparaît alors comme le produit de nombreuses expériences et observations menées par des savants, mais aussi d'un ensemble de représentations populaires et idéologiques.
Retour à nos sociétés dites « civilisées » et ses grandes guerres. Avec Josiane Olff-Nathan, nous voyons comment des scientifiques se sont mis au service d'idéologies nationalistes ou racistes et, plus fondamentalement, comment ces dernières sont parvenues à imprimer leur marque au sein même de la science. Enfin, pour clôre la première partie de ce dossier, deux jeunes scientifiques, Annabelle Pontvianne et Victor Turcanu, prennent la parole pour tenter de répondre à l'une des questions qui a servi de fil conducteur à notre réflexion : en quoi l'appartenance à une culture détermine-t-elle un rapport particulier des scientifiques à leur discipline ? En définitive, le lecteur pourra constater que la question n'a pas fini d'être épuisée.
Une autre facette des rapports existants entre science et culture est présentée dans la seconde partie du dossier. Elle renvoie à une problématique, lancée au début des années 50, par Charles Snow au sujet de l'existence de « deux cultures », d'un côté, la culture littéraire et artistique, et de l'autre, la culture scientifique et technique. Physicien et écrivain, il dénonçait alors la division croissante de la classe intellectuelle entre ces deux camps : « Je crois que la vie intellectuelle de l'ensemble de la société occidentale tend de plus en plus à se scinder en deux groupes distincts ayant chacun leur pôle d'attraction. (...) Des intellectuels littéraires à un pôle, à l'autre des scientifiques dont les plus représentatifs sont des physiciens. Entre les deux, un abîme d'incompréhension mutuelle, incompréhension parfois teintée, notamment chez les jeunes, d'hostilité et d'antipathie. » 3 A l'époque, l'analyse de Snow suscita une belle polémique, et le souvenir de nos années lycées &emdash; « t'es plutôt littéraire ou scientifique ? » &emdash; nous laisse penser qu'elle ne manquait pas d'une certaine pertinence. Qu'en est-il aujourd'hui ? La rupture est-elle consommée ?
L'expérience intellectuelle de Georges Bloch devrait nous convaincre qu'il n'en est rien. Sa double formation d'ingénieur et de musicien lui a permis d'explorer des univers sonores inédits et l'on voit bien, à travers son activité actuelle d'enseignement, que cet alliage des « deux cultures » n'a pas fini de porter ses fruits. Sans doute le mot fusion conviendrait-il mieux pour désigner « l'expérience Gatti ». La rencontre de l'artiste avec Kepler s'est faite à Strasbourg durant neuf mois, Jean-Baptiste Dorner était présent et nous livre aujourd'hui ses impressions instantanées.
La dynamique des réseaux d'échanges de savoirs montre que d'autres voies peuvent encore être empruntées pour favoriser l'éclosion de nouvelles formes d'alliage. Gilles Bloch et Christine Laemmel rapportent ici l'expérience d'un réseau strasbourgeois qui offre à chacun un accès au savoir qui l'intéresse, de la mycologie à la pâtisserie, en passant par le jardinage et l'informatique, le principe de ces échanges étant que tous les savoirs se valent.
Pour autant, l'intégration harmonieuse des sciences dans la société demeure problématique si l'on en juge par les réactions épidermiques que le recours à un vocabulaire scientifique par des non-scientifiques peut susciter.4 Que le langage de la science puisse être réservé à une élite savante, est une revendication pour le moins troublante. Andrée Bergeron, en nous invitant à la suivre dans sa lecture d'un roman de Jean Échenoz, plaide franchement pour l'irrévérence qui consisterait à ne pas se laisser impressionner par les censeurs... ou se faire piéger par l'autocensure. Défendre ainsi l'existence d'une passerelle entre les « deux cultures » nous ramène à sa fonction essentielle : rapprocher deux rives qui appartiennent au même monde.
Les mots de la fin ? Des remerciements chaleureux adressés à Guy Chouraqui qui a bien voulu nous confier sa poésie et nous aider à la confection de ce numéro.
Éric
Heilmann
1 B. Jurdant, « Le contrôle social de la science », in E. Heilmann (ed.), Science ou justice ?, Éd. Autrement, 1994, p. 169.
2 Pour une première approche, voir R. Sheps et al., La science sauvage. Des savoirs populaires aux ethnosciences, Éd. Seuil, 1993, et en particulier l'entretien de l'auteur avec K. Chelma et S. Pahaut,
« Mathématiques et civilisations », pp. 174-189.
3 C. P. Snow, Les deux cultures, Éd. Pauvert, 1964 (pour la traduction française).
4 Cf. A. Sokal & J. Bricmont, Impostures intellectuelles, Éd. Odile Jacob, 1997.
A l'heure où nous mettons sous presse ce numéro de Passerelles, nous apprenons le décés du sociologue Christian Bachmann. Il avait eu la sympathie d'écrire un article dans le N°8/9 de notre revue, consacré à « Vilolences... Misères... cultures... ». Ce « militant de la ville », élève d'Erving Goffmann, ce spécialiste des conflits sociaux, avait depuis longtemps théorisé les phénomènes qui font l'actualité aujourd'hui : la déchirure sociale, la double révolte des habitants des cités et celle des classes moyennes et populaires en voie d'effondrement sous le coup de la crise sociale.
Le meilleur hommage que nous puissions lui rendre est de rappeler ce qu'il écrivait dans Passerelles il y a plus de trois ans et aujourd'hui d'actualité : « Il est dangereux d'entreprendre de réduire le quart ou le tiers des sociétés occidentales à vivre dans une économie de subsistance. C'est pourtant le mouvement qui est en marche.(...) Mais on ne saurait sous-estimer les capacités de transformation que recèlent les mécontentements populaires. Toute l'histoire des mouvements sociaux montre avec quelle rapidité et quelle fluidité les significations évoluent dans un contexte d'antagonisme montant. Si nous ne savons comment désigner les « exclus », les exclus, quant à eux, ne savent encore nommer leur « ennemi », qu'ils jugeraient responsable de leur malheur croissant. Cette indécision risque d'être provisoire : les efforts des pouvoirs publics pour évacuer toute dimension conflictuelle de la vie sociale sont rarement couronnés de succès et il n'est guère prudent de faire fonds sur l'éternelle passivité des dominés. »
Le
comité de rédaction de Passerelles
Christian Bachmann et Nicole Le Guennec, Autopsie d'une émeute, Éditions Albin Michel, 1997.
Christian
Bachmann et Nicole Le Guennec, Violences urbaines, Éditions Albin
Michel, 1996.