Editorial






 

 

 

 



Le dossier que nous vous proposons sur le Viêt Nam, le Cambodge et le Laos, trouve son origine dans les dernières manifestations des « sans-papiers » à Paris, durant l'année 1996. Lors de ces défilés pour une citoyenneté et une reconnaissance des droits des étrangers vivant, depuis de nombreuses années, sur le territoire national &emdash; souvent des familles avec des enfants scolarisés et nés en France &emdash;, les médias auront surtout retenu dans ce temps de revendications, la présence des Africains, les plus nombreux parmi ces manifestants. Or, dans ce mouvement, on rencontrait aussi des personnes originaires d'Asie et d'Asie du Sud-Est.

Périodiquement, comme si elles s'inscrivaient dans la chronologie de l'histoire des migrations, les « communautés » installées en France, ou leurs enfants, se mobilisent pour inscrire et légitimer leur présence, leur histoire, leur culture. Il ne s'agit pas d'imaginer qu'il existerait une diachronie des revendications qui collerait à l'histoire des migrations en France : la situation politique et économique des pays d'origine et du pays d'accueil joue un rôle déterminant sur les dynamiques des « communautés », d'autant plus qu'au moment où une économie monde se structure, de nouvelles formes de citoyenneté s'élaborent sur un double espace : celui du pays de départ et celui du pays de résidence où s'investissent les personnes venues en migration &emdash; on le remarque, dans des formes différentes, pour les Portugais ou les Africains par exemple. Mais les personnes venues d'Asie du Sud-Est n'ont qu'une visibilité relative, comme l'était, il y a peu de temps encore, celle des personnes originaires du Maghreb. Elles pourraient, dans les années qui viennent, apparaître sur le devant de la scène. (Il aura fallu attendre les « Marches pour l'Égalité » des années 80 et malheureusement les événements sanglants en Algérie pour que certains fassent une différence entre Maghrébins, Algériens, Marocains et Tunisiens.)

Les Viêtnamiens, les Cambodgiens et les Laotiens sont identifiés à un espace géographique, l'Asie, parfois à un ancien espace colonial, l'Indochine, sans aucune nuance sur leur culture d'appartenance. Installés depuis de nombreuses décennies, ils sont souvent identifiés à des Chinois ou a des Viêtnamiens, ce que souligne Ida Simon-Barouh dans ce dossier. Ils apparaissent pour le sens commun sous cette typologie, héritée de l'imaginaire colonial et « bénéficient » ainsi d'une certaine invisibilité. Les nuances entre ces cultures &emdash; nuances historiques, cultuelles, culturelles &emdash; et l'histoire de ces trois pays, analysée dans ce dossier, sont pourtant grandes. Déconstruire cette invisible visibilité, donner corps à l'histoire du lieu d'origine, à l'explication sur les raisons du départ, différentes pour chacun, aujourd'hui où certains membres de ces « communautés » se mettent en mouvement, où une intégration est construite, est un des objectif de ce numéro de Passerelles. La dignité de ces hommes et de ces femmes passe par une reconnaissance sociale et culturelle et pour ceux qui se sont battus au côté de la France pendant les dernières guerres coloniales, une reconnaissance historique. Cette démarche que nous soutenons à Passerelles depuis des années, n'a pas pour fonction de développer une reconnaissance culturelle de ces familles, à l'image des revendications minoritaires américaines qui sont proches d'une ethnicisation dangereuse. Ces familles portent des valeurs liées à l'histoire de la nation et participent à la culture française qu'elles viennent enrichir à leur tour.

La récente tenue des Assises de la Francophonie à Hanoi, permet d'éclairer ce point. Événement largement médiatisé en France, elle suscite des nostalgies qui tournent pour la plupart autour du retour de l'ancien colonisateur dans une de ses zones d'influence. Ce projet n'est pas sans ambiguïté comme le montre l'article de François Berheim sur les Assises préparatoires à ce sommet, mais la simple tenue d'un tel événement suppose qu'un deuil a été fait de part et d'autre et qu'il est possible de créer des liens nouveaux entre pays. Toute politique de coopération culturelle a toujours suscité une coopération économique qui mêle liens culturels et économiques.

L'importance que les cultures du Sud-Est asiatique accordent à la famille pourrait peut être fournir des modèles nouveaux de développement économique. Il s'agit là d'une thèse développée par certains économistes : « L'intégration au sein de l'Union Européenne est celle des États-nations, elle est régulée par les gouvernements. En Asie, en revanche, l'intégration se fait à travers des entreprises et des réseaux sans frontière qui constituent un tissu mondial de firmes individuelles et familiales. Les moteurs de ce processus sont les diasporas, la diaspora chinoise surtout, mais aussi indienne et viêtnamienne. » 1

En Occident, les spiritualités orientales, en particulir le bouddhisme, bénéficient d'un courant de sympathie. Mais n'est-ce pas plutôt le confucianisme qui devrait être interrogé ? N'explique-t-il l'importance du sentiment filial, de la famille, voire du clan, véritable ciment social de ces sociétés. Certains voient dans ces formes de sociabilité les facteurs de leur intégration en France et l'horizon possible de nouvelles formes de développement économique rendant obsolètes les multinationales. Ces immigrations et d'autres, pourraient être la cheville ouvrière du développement d'échanges économiques très utiles à cette Europe largement décentrée par rapport à la façade pacifique, supposée être le nouveau centre du monde du XXIème siècle.

Les différents articles qui composent ce numéro le montrent : les migrations originaires du Laos, du Cambodge et du Viêt Nam, arrivées en France pour certaines à diverses périodes de l'histoire du pays ont su s'intégrer. En France ou dans d'autres pays, cette intégration s'est faite, quoique on imagine, dans le tissu social ouvrier et sans développer une marginalité délinquante &emdash; l'étude présentée ici par Pierre Billion sur les migrations laotiennes le souligne. Que ce soit au pays d'origine ou dans le pays d'accueil, une permanence des pratiques culturelles, liées à la famille, au respect des générations, au culte des génies, à une autre vision de la vie et de la mort, du temps, a su résister aux multiples guerres, à la migration et à l'installation sur un continent aux pratiques culturelles différentes. Cette transmission culturelle, de génération en génération, ici et là-bas, à travers le temps et l'espace, devrait dans les années qui viennent apporter, une plus grande visibilité à ces cultures encore méconnues.

Michel Bloch, Jean-Philippe Ruiz
1 Giörgy Matolcsy, ancien directeur de la BERD.

Plusieurs orthographes apparaissent dans ce numéro pour écrire le mot « Viêt Nam ». Nous avons choisi de laisser libre les auteurs, l'orthographe n'est pas exempte du poids de l'histoire et des idéologies, du choix de leur graphie. (Ndlr)

 


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

. Dernière Parution
. Sommaire des Revues
. Commander une revue
. Ecrire un article
. Rebonds
. Liens
. Webmaster
. Index Thématique
. Index des Auteurs
. Index des Photographes
. Index des Peintres
. Index des Dessinateurs
. Index des Poésies
. Index Géographique
. Index des Livres et Revues

. Accueil.
. Comité de rédaction

. Projets Interculturels
. Nous contacter
. Informations
. English Home Page
. Italian Home Page