Editorial






 

 

 

 



Les oies du Capitole étaient silencieuses lorsqu'en 1957 furent signés à Rome les premiers accords européens : le traité instituant la Communauté Économique Européenne et le traité de l'Euratom (Communauté Européenne de l'Energie Atomique). Le seul ennemi signalé à l'horizon de cette décennie d'aprés-guerre, le bloc soviétique, termina sa course, ébranlé par le mouvement Solidarnosc, la perestroïka de Gorbatchev, l'entropie de son système bureaucratique, au pied du mur de Berlin quelques années plus tard, en 1989. L'Europe se construisait sous le signe des affiches qui annonçaient alors : « Six peuples, une seule famille, pour le bien de tous. » Aujourd'hui, cette « idée neuve » qu'est l'Europe semble marquer le pas et nécessiterait, lorsqu'on porte attention aux événements récents, pour le moins une nouvelle dynamique culturelle.

Nous avons eu plusieurs fois l'occasion, dans les pages de Passerelles, de souligner que l'Europe reposait sur une géographie relative et imaginaire(1) et sur une construction historique inscrite uniquement dans l'histoire récente. Nous aurions pu évoquer les manquements qui existent à propos de l'Europe sociale ou le peu de place fait à la culture et aux cultures alors que l'économie ou la police structurent déjà cet espace supra-national avec tous les aléas que nous avons pu constater pour la viande bovine, les industries que l'on délocalise d'un pays à l'autre de la communauté, les accords de Schengen ou à un autre niveau politique, la Yougoslavie et aujourd'hui l'Albanie. Mais ces deux dernières questions nous ont touché particulièrement parce qu'elles mettent en scène et en mouvement, de façon tragique, les reconstructions identitaires et culturelles de nations à l'histoire récente, liées à l'espace d'une « géographie européenne ». Des reconstructions nationales s'échaffaudent et si demain la Belgique se dissout &emdash; et depuis plusieurs années des analystes, des hommes politiques, certains mouvements wallons ou extrémistes flamands, revendiquent leur appartenance à des espaces linguistiques et culturels qui aujourd'hui ne veulent ou ne peuvent plus cohabiter &emdash; il faudra bien se rendre à l'évidence que les formes de pensées identitaires qui traversent ce continent aux frontières indéfinies sont beaucoup plus fortes et profondes qu'on ne l'imagine. L'Italie dont l'unification est récente pourrait être ajoutée à cette liste si la ligue lombarde avec la patience et l'obstination que l'on connait aux mouvements extrémistes &emdash; L'Angleterre et la France ne sont pas épargnées, dans une structure jacobine, par une logique nationaliste extrême &emdash; réussit à installer idéologiquement une haine séparatrice avec la partie méridionale du pays.

De nombreux auteurs ont souligné la relativité toute particulière de cet espace humain et culturel, né de l'enlèvement de la belle Europe, fille d'Agénor, roi de Phénicie et de Téléphassa, par Zeus déguisé en taureau blanc et qu'il déposa (séquestra ?) sur les rives de Crête (2). Cette terre grecque, ce berceau, tout le monde le revendique aujourd'hui, comme à la Renaissance : les concepts de nos humanités &emdash; mythos, logos, la raison, la démocratie, etc. &emdash; structurent toujours les références de nos institutions. Ce rapt inaugure la naissance d'un espace qui ne sera d'actualité que bien des siècles plus tard.

La conception d'un espace européen est estimé par les historiens au XVème siècle, après le choc de la prise de Constantinople par les Ottomans en 1453. La disparition de Byzance fait redouter aux peuples de notre continent l'avancée de l'Islam de Mehmet II. Et c'est dans l'appel à l'unité du pape Aldobrandini (Clément VIII) que le mot Europe est prononcé (3). Mais sans doute fallait-il entendre Chrétienté. Ce qui me questionne le plus et peut expliquer en partie la fracture en Yougoslavie et en Albanie, est ce non dit historique et culturel qui détourne plusieurs siècles d'échanges et de confrontations avec l'autre rive de la Méditerranée sans laquelle les références sur lesquelles nous nous appuyons, parfois même pour faire la leçon aux pays de cette rive, n'existeraient pas (4). Ce berceau sur lequel nous nous penchons à l'envi et aujourd'hui pour revivifier les valeurs de la démocratie, n'aurait pas vu le jour sans la civilisation arabe qui a fait le lien entre l'Antiquité et la fin de notre Moyen âge. Ce sont les penseurs et les traducteurs arabes et juifs qui nous ont transmis les valeurs et les pensées du monde grec (5), en ajoutant les chiffres indiens et le zéro qu'ils inventèrent, la géométrie qu'ils développèrent, la médecine qu'ils approfondirent et on pourrait ajouter, la liste est longue, des concepts d'astronomie et de sociologie (6). Des milliers de mots parsèment notre langue et attestent encore, si cela était nécessaire, de ces apports qui se concrétisèrent par la création des premières universités à la fin de notre Moyen-Âge, issues en droite ligne des Universités du Califat de Cordoue ou des lieux de pensée de la nizamiyya de Bagdad. Comment l'Europe pourrait-elle se construire en estompant ce passé? Toutes les puissances formées autour du bassin méditerranéen portent encore dans leur histoire, leur architecture, leur art, les signes de ces échanges. Du royaume de Sicile à Séville, en passant par le sud de la France, Dubrovnik et Sarajevo en ex-Yougoslavie. Si l'enlèvement de la belle Europe, au prénom asiatique, donne naissance à ce territoire qui tente aujourd'hui de s'institutionaliser, ce détournement, ce rapt, de plusieurs siècles d'histoire est une révision de notre passé commun avec les civilisations de la Méditerranée que les temps futur nous remémorerons. Si c'est une famille qui se constitue sur les conflits mémorables de ce siècle pour qu'ils ne se répètent pas, faut-il qu'un tel « secret » couvre de nombreuses décisions dans nos relations avec les autres pays du bassin méditerranéen? Pour que les événements ressurgissent un jour et se rappellent à notre bon souvenir? Notre famille de pensée n'est-elle pas aussi en Méditerranée? L'histoire récente du colonialisme et les luttes des étrangers sur nos sols, pour leur droit, leur revendication d'une citoyenneté ne sont-ils pas déjà la marque de cet oubli? Comment ne pas voir que les personnes issues de la migration du Maghreb ou de la Turquie, s'inscrivent dans les pas du Califat de Cordoue, sur les traces de la Sublime porte, pour éclairer la communication nécessaire entre ces siècles passés et aujourd'hui, pour lier Orient et Occident. Une telle démarche m'amène à m'interroger sur les valeurs qui président à cette fondation supra nationale et qui me semble dès le départ manquer de profondeur historique et d'un humanisme ethnocentrique. Comment est-il possible de se couper d'un bassin qui est aussi à l'origine des trois monothéismes qui structurent les peuples de ce continent qui se dessine? Pourquoi ne pourrions nous pas reconnaître l'héritage arabo-musulman, juif, et donc l'héritage de la terre de Palestine ou de la ville de Jérusalem? Cette revendication s'inscrit dans une démarche épistémologique et ne saurait être territoriale mais spirituelle. Elle permettrait d'appuyer le mouvement d'idée qui tente de définir cette ville comme cité internationale et dans un même temps d'être médiateur, légitime, dans la confrontation que vivent les peuples sur cette terre. Jérusalem et la Palestine sont aussi la source de l'Occident.

Peut-on encore développer ce mouvement qui se structure à Bruxelles ou l'heureuse idée de fédération ou de confédération commence à se définir? Elle trouvera sans doute son aboutissement dans l'espace des grandes régions, dans la notion de pays en France, mais risque de souligner les contraires plus que les affinités : l'Europe est à refaire, tous les jours. Les idées nationalistes qui demain peuvent de nouveau présider nos destins perdraient de fait leur fondement dans l'histoire d'une Europe élargie, et les forces vives, en France, existent déjà pour affirmer une géographie plus humaine qu'il suffit de recomposer : l'immigration du Maghreb hier, l'immigration africaine avec le mouvement des "sans papiers" aujourd'hui, les Turcs demain, les Chinois, les Vietnamiens, les Laotiens qui enfin peuvent nous permettre de nouer une communication entre l'hellenisme et la pensée de l'Asie(6). De cette rencontre philosophique tout peut advenir et surtout nous éviter d'importer des conceptions et des pratiques qui ne correspondent pas avec les valeurs et les temps culturels qui sont les nôtres. Tous les pays européens portent des géographies extra-territoriales. Elles sont internes et définissent en théorie une multitude de conceptions du monde.

Les textes qui suivent et qui composent le N°13 de Passerelles apportent la preuve de ces géographies diverses, de ces cultures multiples qui composent notre quotidien relationnel, notre histoire de pensée, pour peu que l'on accepte de les voir et de les entendre. Elles soulignent chacune à leur manière, en Amérique du Nord, en Algérie, en Italie, en Belgique, en France, que les frontières sont faites pour être traversées, au fil des demandes économiques, lorsque des valeurs humanistes enseignées là-bas jouent un rôle centrifuge ici, ou de plus en plus lors d'exodes écologiques. Comme l'avance Yves Gautier dans son texte, on peut être citoyen et étranger. C'est là aussi un héritage de la Rome antique dont rêvaient certains signataires des accords du Capitole.

Jean-Philippe Ruiz

(1) Penser l'Europe, Edgar Morin, Éditions Gallimard 1987, Folio actuel, 1990

(2) Les Noces de Cadmos et Harmonie, Roberto Calasso, Éditions Gallimard, 1991

(3) L'Europe interdite, Jean-Françaois Deniau, Editions du Seuil, 1977

(4) L'Orient imaginaire, Thierry Hentsch, Éditions de Minuit, 1988

(5) Une double amnésie nourrit le discours xénophobe, Alain de Libera, in Le Monde diplomatique, 16 septembre 1993

(6) Ce que la culture doit aux Arabes d'Espagne, Juan Vernet, Editions Sindbad, 1985

(7) Tristes Tropiques, C. Lévi-Strauss, Collection Terre Humaine, Editions Plon, 1955, p. 457



 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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