Editorial






 

 

 

 



Ce numéro accorde une large place à un ensemble d'articles qui témoignent de la confrontation entre des espaces culturels différents. Derrière ces rencontres se profilent des logiques économiques dont nous ne témoignons pas ici. L'inégal développement économique des sociétés pèse lourdement sur ces rapprochements, surtout lorsqu'il s'agit de la confrontation du modèle économique libéral occidental avec des sociétés traditionnelles. La mondialisation de ce modèle bouleverse non seulement l'économie de ces sociétés mais remet en question des modes de vie considérés comme intangibles et condamne à la précarité des populations entières.

Jusqu'à une date récente, dans nos sociétés occidentales, il avait été possible de s'accommoder de ces bouleversements économiques et sociaux en maintenant, vaille que vaille, un équilibre entre un mode de vie « ancien » ou plus traditionnel et un mode de vie nouveau imposé par le rythme même du travail. Ce lien désormais se fragilise. L'universalisation des seules valeurs économiques heurte de plein fouet ce précaire équilibre. Une forme de management industriel ou post-industriel parachève cette entreprise de déculturation. L'homo economicus moderne, consommateur par nature, est voué dans son travail au seul culte de la compétitivité et du profit et c'est ainsi qu'il devient unidimensionnel. Il n'est donc pas étonnant que dans nombre d'articles, le terme de « résistance » ou de « résistance culturelle » surgisse sous la plume de son auteur pour dire une forme de refus, une volonté de s'opposer. En fait derrière ces termes se manifestent des réactions variées. Un rejet peut être total ou partiel : il est possible par exemple d'accepter une technologie et de refuser les valeurs qui la soutendent ou les paradigmes qui en ont permis le développement.

L'article de Daniel Laumesfeld témoigne de l'importance du modèle de l'ouvrier-paysan en Lorraine et plus particulièrement en Lorraine germanophone. Il y dit son attachement à une langue, une culture, un mode de vie, une cuisine. Un attachement semblable imprègne tout le très beau texte de Noëlle Vincensini sur la Corse.

Les cultures supposées mortelles peuvent aussi renaître, vouloir faire retour aux valeurs détruites et occultées, l'article de Charlotte Debbane nous le montre à propos du peuple Iroquois au Canada.

La rencontre des cultures est toujours un choc. C'est pourquoi elle suscite autant de réactions. A toutes les époques, et en tous lieux, il y eut des « résistances culturelles » à la pénétration des impérialismes. L'histoire des colonisations européennes est là pour en témoigner et ceci nous oblige à élargir notre propos à la problématique du rapport des langues entre elles.

L'article de Philippe Cathelin indique bien, à propos d'une réflexion sur la francophonie, combien chaque langue est prise dans un rapport dominant/dominé. L'article de Mohamed Benrabah le confirme à sa manière, dans sa réflexion sur la diffusion du français en Algérie. L'assimilation par l'autochtone de la langue du conquérant peut constituer une forme d'appropriation et de « détournement-retournement » des valeurs qu'elle véhiculait.

Certains d'entre nous ont encore en mémoire l'image dont Sartre se servait lorsqu'il repensait la dialectique hégelienne du maître et de l'esclave. Il s'imaginait alors la libération d'un peuple opprimé, sur le modèle d'un ressort qui cessant d'être comprimé, se détend violemment. En fait, les rencontres entre les cultures, aussi violentes et brutales soient-elles, ne peuvent renvoyer à cette imagerie. L'ethnologie souligne combien de combinaisons multiples peuvent se nouer entre les cultures. Les cultures semblent « bricoler » entre elles, réaliser des « mixages » à partir d'apports culturels différents (l'article de Brigitte Rasoloniaina intitulé la combinaison culturelle chez les Malgaches en témoigne abondamment).

« Nos parents nous ont donné une éducation mais en même temps les Français nous en ont donné une autre : leur éducation. Il n'y a pas de cohérence ». C'est par ces mots parmi d'autres que Khaled Kelkal exprime la difficulté de la rencontre des cultures à l'échelle d'un individu. Le métissage est un long cheminement intérieur, une construction personnelle. L'interview de Dietmar Loch atteste combien cette démarche bien engagée jusqu'à l'entrée au lycée restait fragile en l'absence de tout relais institutionnel. Une mesure d'exclusion suffit à faire éclater le fragile équilibre d'un adolescent en quête d'identité et de reconnaissance. En ce sens, le destin de ce jeune est emblématique non du malaise d'une minorité mais de la radicalité de l'exclusion sociale.

L'étranger n'est-il pas toujours à la fois, l'autre et nous même, l'autre de nous même comme nous le prouve Marielle Rispail à propos de la littérature enfantine ?

Michel Bloch


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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