Editorial






 

 

 

 



« Il exprima la vie de la brute sauvage et maintenant elle est morte. Seule la tête bouge encore mais les cornes sont inutiles. » Ainsi mourut le minautore qui sommeillait au fond du labyrinthe, repu sans doute des centaines d'Athéniens qu'on lui amena. L'Algérie contemporaine, et l'on peut remonter au XIXème siècle, est à l'image de ce labyrinthe : lorsque l'on assiste, même à une certaine distance, aux événements récents de ce pays, on est désarmés, à la recherche d'un fil d'Ariane qu'on pourrait tendre à ceux et celles qui s'éloignent dans les méandres et seront engloutis par l'appétit féroce du monstre. De noir vêtu, au coin des rues, ou simple passant à l'angle d'une ruelle, il attend son heure, le couvre-feu peut-être, pour tomber bas sur ses victimes. Qui donc a construit ce labyrinthe ? Quel Dédale, quel démiurge a élaboré ce sombre destin ? Quel enchevêtrement de situations historiques et politiques a-t-il fabriqué pour que des hommes amènent leurs frères à la porte du Minautore ?

Dans le mythe grec, le père architecte et le fils sont punis par les dieux : en Algérie, élaborée sur les ruines d'un empire français, conjuguée à une idéologie révolutionnaire étatiste, marquée au fer rouge par une mythologie centrée sur la martyrologie, la pensée FLN et son FIS 1 &emdash; une pensée pseudo-scientifique habillée des oripeaux d'une religion ancestrale dont les fondements généreux nous ont été démontrés par l'histoire &emdash; se retrouvent seuls, face à face, au milieu des fondations communes. La suite de l'Histoire est connue : le fils, à vouloir monter vers le soleil, se brûle les ailes et se retrouve englouti par les flots, tandis que le père s'exile sur une île.

Aborder le thème de l'Algérie sans une problématique précise pose de nombreuses questions de méthode. Le champ d'analyse est vaste si on veut comprendre la situation actuelle de ce pays, d'autant plus que, comme tous les pays issus de la fin des empires européens et du colonialisme, il n'existe en tant qu'Etat que depuis peu d'années. Comme tout Etat-nation, en Europe ou ailleurs, au-delà de sa date de création, la « nature » de ce pays se discute suivant les points de vues et les idéologies, les langues et les religions de référence. Les mythes structurent toujours la naissance d'un État ou du moins donnent un sens a la lecture du présent : ils définissent une référence commune à une nation à un moment donné de l'histoire. Peut-on avancer l'hypothèse, avec d'autres, que l'Algérie est un pays à renaître ? Que les soubresauts, et le mot est faible pour définir les événements récents, seraient les signes que les valeurs communes définies à la suite de l'indépendance, sont définitivement remises en question ? Peut-on penser que la révolution algérienne, la naissance de cet Etat, se sont réalisée légitimement en opposition à la France et que, dans cette construction, la définition même de ce pays se serait figée sur une relation historique qui appartient maintenenant au passé, ce présent des ancêtres 2. A ce titre, ce pays doit encore gérer un présent à la soviétique et dans ce cas de figure, les soubresauts identitaires, culturels, prennent leur source dans un passé plus ancien que les Algériens redécouvrent. Ces mouvements sont à analyser au même titre que ceux des nations des pays de l'est.

On ne peut refaire l'histoire. Et pourtant, si l'indépendance avait été différente, si l'Algérie indépendante avait su garder les populations qui composaient le pays d'alors, si la colonisation avait opéré d'une autre manière : ce pays possédait et possède toujours, les atouts culturels et linguistiques pour devenir l'al-Andalous de cette fin de millénaire. Comme la Yougoslavie d'ailleurs. Cette nation possède les langues et les cultures qui lui permettraient de faire le lien entre l'Orient et l'Occident, et les structures pour définir un passage entre tradition et modernité, ou tout simplement pour proposer une modernité négociée avec les nouvelles données de la mondialisation envahissante. De nombreux intellectuels, d'un bord ou de l'autre de la mare nostrum, cette « mer blanche », ont rêvé cet al-Andalous, d'Albert Camus à Kateb Yacine ; mais de 1945 à 1962, cette pensée s'est délitée sous la pression du poids de l'histoire et la séparation entre les populations, tout compte fait, s'avérait trop grande ; le mouvement des forces économiques et politiques structurées par le passé colonial, trop puissantes, le nationalisme arabe du XXème siècle centré sur une confrontation trop vive avec l'Occident, le socialisme (léniniste) trop opératoire pendant ces années de guerre froide, pour que les pensées et les volontés de synthèse puissent être entendues.

Aujourd'hui, il faudrait sans doute renouer avec une mémoire historique de la profondeur, s'inspirer de l'oeuvre, par exemple, de Kateb Yacine 3 qui a su rechercher loin dans l'histoire pour comprendre la férocité des ancêtres.

Nous sommes entrés dans la possibilité de penser le temps du métissage, cette valeur commune aussi à d'autres pays 4. Elle peut recomposer un passé en permettant d'inclure chaque Etat dans une zone d'influence culturelle plus large, la Méditerranée pour l'espace qui nous intéresse : élargir les références, retrouver un passé commun avec des pays qui à tour de rôle se sont envahis, renouer un dialogue, reconnaître que les langues sont identiques d'un pays à l'autre au fil des migrations (coloniales ou économiques), sont les possibilités qu'offre une telle démarche. Elle réduirait à néant les velléités de n'importe quel minautore. Chaque pays a le sien.

Les difficultés sont toujours grandes lorsqu'au comité de rédaction de Passerelles, nous préparons et réalisons un numéro de la revue. Et ce n'est pas le lieu, dans cet éditorial, de s'étendre sur ces contingences. Mais il me semble utile cette fois, de délivrer ce sentiment qui me traverse au seuil de ce numéro, lorsque je regarde le chemin parcouru. Jamais je n'aurai entendu autant de souffrances à écrire, à dire l'Algérie contemporaine. Combien de fois, les dizaines d'auteurs contactés me disaient leur impossibilité à écrire, proposaient un article rédigé il y a un temps, ou refusaient poliment la proposition. Et pourtant, nous proposions de prendre de la distance, d'éviter une parole trop proche de la mort qui collait à l'actualité de ce pays. Peut-être que le travail de sens que nous souhaitions apporter venait-il trop tôt ? Peut-être fallait-il attendre que le deuil trouve son chemin ? Peut-être fallait-il accueillir ces paroles immédiates qui disent la perte, l'absence et l'exil ? Mais ces derniers mois, des pages entières en ont été recouvertes. Et comment attendre encore, alors que le sens de ce pays se perd aux fils de son histoire et que remonter ce fil peut permettre de trouver la rupture ? Passerelles ne peut que contribuer à dénouer cette bobine, ce dédale, ou déjà les minautores ont dévoré des milliers d'errants.

Les ruptures sont encore à venir. Et celles qui se sont déroulées ces dernières années, douloureuses, annoncent aussi, dans la trame des résistances nombreuses qui s'élaborent dans ce pays, qu'une pensée est en mouvement. Les ruptures épistémologiques qui permettront un cheminement pour recomposer un passé apaisé, sont à l'oeuvre. Celles-ci nous intéressent à Passerelles et nous espérons que les articles récoltés ici vous apporteront la preuve de ces mouvements.

Elaborée en France, en Lorraine, terre d'immigration, Passerelles se veut pleinement concernée par les événements qui se déroulent "là-bas". Ce pays avec lequel nous sommes lié est aussi notre histoire : une histoire de famille. C'est à ce titre que nous vous proposons ce numéro entièrement consacré à l'Algérie. Il aurait sans doute fallu commencer par cette hypothèse. C'est une question de méthode : l'Algérie nous parle parce qu'elle parle de nous.

Jean-Philippe RUIZ

1 - Cette filiation a été soulignée par de nombreux auteurs dont Bruno Etienne.

2 - Des analyses très fines et très concrètes sont à découvrir dans la revue Intersignes, numéro spécial consacré à l'Algérie.

3 - Une exposition sur Kateb Yacine aura lieu à Thionville à la parution de ce numéro de Passerelles (voir supplément).

4 - Un numéro de Passerelles a été consacré à cette perspective historique, humaine et culturelle.

L'Association Amsaoui a édité un catalogue à la suite de l'exposition les effets du voyage où 25 artistes algériens ont exposé leurs œuvres dans la ville du Mans. La peinture de couverture de Passerelles vient de cette exposition. Amsaoui 5, rue de Charonne, 75011 Paris.





 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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